LE SOIR
Opinions et débats - 16 février 1996
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L'anarchie,
une utopie mobilisatrice
Le propre
de l'utopie, par rapport à la chimère ou à l'idéal,
c'est qu'elle s'incarne partiellement dans le temps et dans l'espace.
Ce qui est utopique dans l'utopie,
c'est la confusion entre la quête et son objet, entre la quête
et sa réalisation.
L'anarchie ne viendra pas. Elle est
déjà là. Ici ou là, dans la volonté
de certains individus, dans le relatif de certaines situations, de certains
moments.
L'anarchie n'a ni terre, ni jour d'élection,
elle est toujours et partout présente. Ses ennemis le savent
qui la voient pointant son nez ironique et critique dans les affaires
sérieuses du monde.
L'anarchie n'est l'apanage de personne,
d'aucune organisation, c'est ce qui en fait son insidieux danger.
Inutile d'attendre l'inattendu. Les explosions libertaires
surprendront toujours. Elles feront irruption dans les états
imprévisibles, fragiles, instables.
L'anarchie n'est pas faite d'absolu,
elle ne se réalise que dans l'éphémère.
Elle ne supporte pas la durée, ni l'universel. Elle peut se répéter
mais préférera toujours l'instant et le local.
L'anarchie vit en chaque individu qui,
engagé aux côtés de l'esclave, refusera aussi bien
de commander que d'obéir. Elle s'épanouit dans celui qui
vit sans subir ni soumettre.
L'anarchie advient chaque fois dans
ces moments extraordinaires où l'appétit de puissance,
le désir de primer est vain car disqualifé par la jouissance
des libres-égaux.
L'ordinaire n'est pas fait de cela.
Le renoncement à l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire à
" agir autrui ", ou (et c'est la même chose) à l'exercice
de la servitude (c'est-à-dire " être agi par autrui ")
est proprement surhumain.
La recherche pulsionnelle de l'emprise
sur le monde ne peut se satisfaire des choses et tend naturellement
à s'étendre aux êtres... humains compris. Et de
préférence aux autres. Humain, trop humain !
Comment maîtriser sa vie sans
dominer celles des autres ?
Au mieux, voilà le problème.
L'activisme politique, dès qu'il
tente de convaincre, c'est-à-dire dès qu'il dépasse
le projet de faire réfléchir, est une tentative de prise
de pouvoir. Les intentions sur autrui sont des promesses d'une violence.
Comment abattre les maîtres sans prendre leur place ? Comment
contribuer à la révolte des esclaves sans prendre leur
tête ?
Trop de libertaires préfèrent
ne penser à rien entre action directe et inaction critique.
Les plus lucides (par réflexion
ou par intuition) s'installent, se réfugient dans l'idéal
et ne vivent jamais la réalité. Ils consomment leur temps
à calomnier la réalité et ratent ainsi les moments
fugaces où idéal et réalité s'entrecroisent.
Les plus impatients disqualifient la
réalité et tentent de lui imposer, de force et en vain,
leur idéal.
Alors, à quoi bon l'idéal
libertaire de liberté ?
Alors, à quoi bon l'idéal
anarchiste d'une société sans pouvoir ?
Ces idéaux font de nous des
amateurs de liberté et d'aventures collectives. Non seulement,
nous éveillons et recueillons ces moments (de liberté
et d'autogestion) comme des éternité joyeuses de l'instant
mais nous tentons d'en créer les conditions. Nous nous faisons
auteurs de situations macro ou micro-sociales où la liberté
des uns se conjugue à celle des autres selon un déterminisme
aléatoire. Comme pour un enfantement, nous pouvons préparer
leur émergence sans pour autant les ordonner à coup sûr.
Comme tout enfantement, ces situations peuvent naître sans intentions
conceptives et peuvent aussi mourir avant ou après terme malgré
nos désirs de pérennité.
L'utopie est à la politique
ce qu'est le fantasme à l'amour. Elle en est l'énergie.
Pas de politique sans utopie. Mais son règne condamne tout politique,
car il n'y a de politique que de pouvoir.
L'utopie libertaire conçoit
une organisation sociale où les rapports sociaux garantissent
la mise en oeuvre de relations humaines fondées sur la complémentarité
égalitaire des individus au service de leur liberté créatrice.
L'utopie anarchiste représente
le carillon des possibles humains. Elle permet à l'humanité
de s'entendre en concert.
Le danger est autant de renoncer à
la course asymptotique que de confondre la course et sa direction. Notre
seul bien est le réel, c'est-à-dire la politique (l'exercice
des pouvoirs) et son rêve (de liberté et d'égalité).
Notre seul bien est le réel,
constitué de l'écart entre désir et réalité.
Le danger est de supprimer l'un des termes de ce qui reste à
jamais une contradiction, celle qui nous fait vivre. Qui nous fait vivre
désespérément, sans illusion, désabusés
mais justement joyeux. Joyeux du libertaire improbable déjà,
ici ou là, partiellement réalisé. Renonçant
à l'absolu de la société idéale " anarchiste
", nous goûtons le moindre rapport social libertaire et nous tentons
d'élargir ses moments.
Ni dieu ni maître, disons-nous,
c'est-à-dire pas de sauveur suprême. Il faut ajouter pas
de sauveur du tout... car il n'y a pas de salut. Pas de salut au-delà
de la vie, ici et maintenant. Pas de salut au-delà de la vie
quotidienne.
Militons pour le présent et
non pour l'absent.
La vie passe et nous n'attendons pas
de compensation hors d'elle, hors de celle que nous inventons et bâtissons
nous-mêmes, effectivement, à chaque instant.
Vivons désespérément pour vivre joyeux
maintenant.
L'anarchie est pour nous une manière
de goûter le monde et non de mourir la gueule ouverte.
JACINTE
RAUSA (infirmière),
MICHEL NEGRELL (psychanalyste)
et ROGER NOEL dit BABAR (éditeur)
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