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DES ATTENTATS AU SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE

Le temps des actes

L'Espagne

Les Fédérations espagnole et italienne (où l'influence des antiautoritaires proches de Bakounine avait toujours été prépondérante) s'efforcent en ces années de désorganisation du mouvement ouvrier de montrer qu'au-delà des paroles et des congrès le temps des actes est arrivé.

Le 19 juin 1870, s'est déroulée, à Barcelone, le premier Congrès de la section espagnole de la Première Internationale ; 40.000 travailleurs y sont représentés. La résolution relative à l'Organisation des travailleurs préconise bien avant la constitution des Bourses de travail en France, la mise sur pied de fédérations de métiers unies dans une fédération régionale.

Dans chaque localité, on organisera, en sections spécialisées, les travailleurs de chaque métier ; on constituera, en outre, la section d'ensemble qui comprendra tous les travailleurs appartenant à des métiers n'ayant pas encore constitué de section spéciale : ce sera la section des métiers divers.

Toutes les sections de métier d'une même localité se fédéreront et organiseront une coopération solidaire appliquée aussi aux questions d'entraide, d'instruction, etc. qui présentent un grand intérêt pour les travailleurs.

Les sections d'un même métier appartenant à différentes localités se fédéreront pour constituer la résistance et la solidarité dans leur profession.

Les fédérations locales se fédéreront pour constituer la Fédération régionale espagnole qui sera représentée par un Conseil fédéral élu par les congrès.

Toutes les sections de métiers, les fédérations locales, les fédérations de métiers, de même que la Fédération régionale se régiront d'après leurs règlements propres, élaborés par leurs congrès.

Tous les travailleurs représentés par les congrès ouvriers décideront, par le truchement de leurs délégués, des modes d'action et de développement de notre organisation.

Le 1er septembre 1871, trente-cinq ans avant la célèbre Charte d'Amiens, la conférence de Valence met sur pied un type de coopération par métier et développe ses thèses universalistes.

Considérant que la signification réelle du mot "République" est "chose publique", donc ce qui est propre à la collectivité et englobe la propriété collective ;

Que "démocratie" signifie le libre exercice des droits individuels, ce qui n'est praticable que dans l'anarchie, c'est-à-dire par l'abolition des États politiques et juridiques au lieu desquels il faudra constituer les États ouvriers dont les fonctions seront purement économiques ;

Que les droits de l'homme ne peuvent être soumis aux lois car ils sont imprescriptibles et inaliénables ;

Qu'en conséquence, la Fédération doit avoir un caractère purement économique ;

La Conférence des travailleurs de la région espagnole de l'Internationale des Travailleurs réunie à Valence déclare :

Que la véritable république démocratique et fédérale est la propriété collective, l'anarchie et la Fédération économique, c'est-à-dire la libre fédération universelle des libres associations ouvrières, agricoles et industrielles, formule qu'elle adopte intégralement.

À la fin de 1872, 25.000 adhérents se répartissent dans les dix fédérations locales d'Espagne. Le gouvernement de Madrid déclare alors l'Internationale hors-la-loi. La proclamation de la République, en février 1873, ouvre dans tout le pays la voie aux émeutes et aux insurrections. En dépit des principes qui établissent l'éloignement du mouvement anarchiste de toute lutte politique, des anarchistes prêtent main forte aux républicains. En 1874, la répression s'exerce donc contre les locaux, les journaux et les militants. Le mouvement anarchiste se développe alors dans la clandestinité.

En juin 1874, un Congrès clandestin tenu à Madrid met au point un Manifeste aux travailleurs qui spécifie : Dès ce jour, et jusqu'à ce que nos droits soient reconnus ou que la révolution sociale ait triomphé, tout exploiteur, tout oisif vivant de la rente, tout capitaliste parasite et jouisseur qui, confiant dans l'impunité que lui promet l'État, aura commis envers nous une offense grave ou aura violé nos droits, tombera sous les coups d'un bras invisible et ses propriétés seront livrées au feu, afin que notre justice ne s'accomplisse pas au profit des héritiers légaux.

En dépit de la véhémence du ton employé, le bulletin de la Fédération Jurassienne n'hésite pas à reproduire le Manifeste aux Travailleurs. C'est qu'en septembre 1872 déjà, au Congrès jurassien de Saint-Imier, Bakounine a terminé un de ses rapports par cette phrase : La Commission recommande la section espagnole comme la meilleure jusqu'à ce jour.

Une scission était d'ailleurs intervenue entre la minorité marxiste de la Fédération espagnole, qui constitue la Nouvelle Fédération madrilène, et les autonomistes groupés dans la Fédération régionale espagnole contrainte de mener une existence clandestine jusqu'en 1888.

L'Italie

Profondément influencée par Bakounine, la Fédération italienne, née à Rimini en août 1872, est entraînée par des personnalités comme Malatesta, Costa, Cafiero, pour lesquels la prison ou l'exil tiennent lieu de pain quotidien. Traqués dès leurs premières réunions, ils créent une organisation secrète, Le Comité italien pour la Révolution Italienne. Au cours de l'été 1874, des soulèvements épisodiques secouent la Romagne, la Toscane, les Pouilles. Alertée, la police brise facilement ces coups de main. Les inculpés profitent du jugement public pour plaider la cause de l'anarchie et sont acquittés.

Malatesta, qui vient d'adhérer à la franc-maçonnerie, déploie une singulière activité ; en Espagne tout d'abord, en Hongrie ensuite, contre les Turcs, en Serbie avant de rejoindre après 1884 l'Argentine, la Patagonie, la Belgique, la Suisse, Cuba, la Hollande, la Grande-Bretagne. Caisse de machine à coudre, charrette de foin, déguisements divers, tout est bon pour déjouer la surveillance policière.

Pour Cafiero et Malatesta, il est nécessaire d'éclairer les masses paysannes miséreuses et illettrées sur la vraie nature du socialisme. Dans ce but, chasser les représentants de l'État et les propriétaires de quelques villages paraît la première étape révolutionnaire. Il sera alors possible d'appliquer la formule : À chacun selon ses propres forces, à chacun selon ses besoins. En faisant progressivement tache d'huile, le mouvement s'étendra à tout le pays. La propriété collective des produits du travail et le fait insurrectionnel destiné à affirmer par des actes les principes socialistes apparaissent ainsi parfaitement réalisables.

La tentative du printemps 1877 ne corrobore cependant pas ces espoirs. En compagnie du russe Serge Stepniak, Cafiero et Malatesta rassemblent, dans la province du Bénévent, un groupe d'une trentaine d'hommes armés, envahissent quelques villages et brûlent, sur la place publique, archives et papiers officiels raflés dans les mairies. Tout heureux de recevoir l'argent des caisses publiques, de retrouver leurs haches confisquées pour délits forestiers, les paysans acclament la Révolution sociale et le drapeau rouge, d'autant que les curés de deux villages reconnaissent en Malatesta et ses hommes les vrais apôtres du Seigneur.

Encerclés par les carabiniers, la petite troupe tient la campagne pendant quelques jours. Affamés, transis, désabusés... il faut se rendre. En prison, Cafiero rédige un résumé du Capital de Marx, largement diffusé par la suite en France et en Italie. Jugés en août 1878, les "bandits" sont tous acquittés, mais la tactique de l'insurrection révolutionnaire semble à présent compromise.

Pourtant, l'idée de la propagande par le fait chemine. Paul Brousse écrit, en août 1877, dans le Bulletin de la Fédération jurassienne : Les socialistes révolutionnai-res cherchent par les émeutes dont ils prévoient parfaitement l'issue, à remuer la conscience populaire [...] L'idée sera jetée, non sur le papier, non sur le journal, non sur un tableau [...] elle marchera, en chair et en os, vivante devant le peuple.

L'exemple des nihilistes et terroristes russes va-t-il faire se lever en Europe des adeptes résolus de la violence ? Il faut venir en aide à toutes les grèves et émeutes, les provoquer même, et cela à main armée. Mourir en défendant ses idées vaut dans tous les cas mieux que se suicider par suite de mauvais traitements. Ces lignes d'un révolutionnaire russe parue dans le Bulletin Jurassien ne restent pas sans écho. En 1878, l'ouvrier Hoedel, le docteur Nobilihg, ouvrent le feu sur l'Empereur d'Allemagne. Oliva Moncasi tente de tuer le roi d'Espagne. Plus tard, le couteau d'un cuisinier nommé Passamente menace le roi d'Italie.

Certes, ces exaltés ne sont point anarchistes, mais les Jurassiens voient en eux des martyrs de la bonne cause. Le 10 décembre 1878, les autorités helvétiques interdisent le journal de Brousse L'Avant-Garde en raison d'articles jugés favorables aux régicides.

Le Congrès de Fribourg publie une résolution exprimant ses sympathies à Hoedel, nouveau martyr des revendications populaires [...] qui a su sacrifier sa vie pour lancer un superbe défi à la société, et avec son sang jaillissant sous la hache du bourreau a su inscrire son nom sur la longue liste des martyrs qui montrent au peuple la route vers un meilleur avenir, vers l'abolition de toutes les servitudes économiques et politiques.

Quelques années plus tard, Kropotkine pousse à l'extrême cette exaltation du poignard et de la dynamite dans le journal Le Révolté dont il assume la responsabilité.

Kropotkine

Pierre Alexeiévitch Kropotkine est né le 27 novembre 1842 à Moscou au sein de la plus haute aristocratie russe. Il fait ses études au Corps des Pages et de 1862 à 1867 est affecté comme officier auprès du général gouverneur de la région d'Irkoutsk. Il profite de ce séjour pour entreprendre des expéditions scientifiques en Sibérie et en Mandchourie. Il sympathise avec l'insurrection polonaise de 1863 et finit par démissionner de l'armée.

Il consacre son temps à de nouvelles expéditions et des recherches de zoologie et d'anthropologie. Ses études sur l'époque glaciaire le conduisent à mettre au point une théorie de l'époque glaciaire et des glaciations quaternaires,

Venu en Suisse en 1872, Kropotkine fait connaissance avec les horlogers du Jura qui, par leur travail artisanal et indépendant, éprouvent une certaine aversion contre tout régime autoritaire. Peu sensibles aux luttes de classes, ils en sont venus à admettre la nécessité d'une certaine violence si les gouvernements refusent d'entrer dans la voie des réformes. La confiance qu'ils portent à l'Association Internationale des Travailleurs est entretenue par les réunions nocturnes qui rassemblent les sympathisants des villages voisins.

Kropotkine rencontre l'horlogier Adhémar Schwitzguebel, James Guillaume, à présent chef d'atelier dans une petite imprimerie de Neuchâtel. En Suisse, il s'affilie à la Première Internationale, fréquente la Fédération jurassienne et prend conscience des thèses anarchistes. De retour en Russie, il adhère au Cercle que Nicolas Tchaïkorsky, étudiant en chimie et anarchiste, a fondé en 1869. Arrêté en 1874, il est enfermé dans la sinistre forteresse Pierre et Paul. Il réussit à s'évader en 1876 et connaît la vie des émigrés en Angleterre, en Suisse, en France. Plusieurs fois arrêté et emprisonné pour ses idées jugées subversives il continue ses travaux scientifiques, collabore avec Élisée Reclus à La Nouvelle Géographie Universelle.

Sous le nom de Lévachof, Kropotkine se rend au neuvième et dernier Congrès international de la section bakouniniste de la Première internationale (6-8 septembre 1877). Des divergences se manifestent sur la nécessité d'appuyer chaque pays engagé dans la voie révolutionnaire. Mais l'unanimité se fait pour condamner tous les partis politiques qu'ils se disent socialistes ou non ; tous ces partis, sans distinction forment [...] une masse réactionnaire qu'il importe de combattre.

À présent, le débat essentiel tourne en effet autour du problème des partis. Or, la Fédération belge qu'anime César de Paepe (1848-1890) abandonne les thèses anarchistes et rejoint les rangs du socialisme. De Paepe est arrivé à l'idée qu'il s'agit moins dans cette civilisation moderne de détruire l'État que de le transformer.

Les délégués de la Fédération jurassienne, réunis à Fribourg début août 1878, estiment alors que, dans cet état de crise, il est sage de ne plus participer aux congrès ou conférences de l'Internationale. À cette date, James Guillaume a quitté la Suisse et s'est installé à Paris. Pourtant, autour de Kropotkine et d'Élisée Reclus, un effort de réflexion se développe, dont le Congrès de la Fé-dération jurassienne de la Chaux-de-Fonds (octobre 1879) porte l'empreinte. Désormais, les anarchistes revendiquent l'appellation de communiste. Face aux communistes autoritaires, ils se disent communistes libertaires ou communistes anarchistes.

Le dernier Congrès de la Fédération jurassienne, tenu à La Chaux-de-Fonds les 9 et 10 octobre 1880, retient pour but ce communisme anarchiste conséquence nécessaire et inévitable de la révolution sociale.

Ainsi, au moment même où disparaît définitivement la Première Internationale, tout s'est clarifié : d'un côté les marxistes, de l'autre les libertaires. Aux communistes d'État s'opposent les communistes anarchistes. Des deux côtés, on admet l'appropriation des moyens de production. Ici, des structures centralisées, là des communes c'est-à-dire des libres groupements humains. À l'ancienne rivalité mutuellistes / collectivistes s'est substitué le fossé qui sépare les étatistes des adeptes de la formule blanquiste Ni Dieu ni Maître. Il reste à faire passer dans les faits cette doctrine nouvelle, au moment même où le mouvement socialiste affirme, année après année, son implantation dans tous les pays.

En France,
les années de poudre...

Avec les bombes et les coups de poignard, une furie destructrice semble emporter certains groupes anarchistes des années 1900. Dans cette crise de jeunesse, l'activisme supplée à la réflexion, mais pour longtemps, aux yeux d'une opinion publique horrifiée, anarchie devient synonyme de désordre absolu et les anarchistes sont considérés comme de dangereux malfaiteurs.

Un courant autonome

Dans la France des années 1871-1880, les nouveaux adeptes de la violence n'ont pas manqué de s'interroger sur l'ampleur de la répression des communards : 30.000 tués, 38.500 arrestations, des milliers de fugitifs. Mais le vote de la loi d'amnistie du 11 juillet 1880 ouvre les prisons et les bagnes. Le 23 octobre 1879, le Troisième Congrès ouvrier se réunit à Marseille. Il rassemble des anarchistes tel Jean Grave, délégué des cordonniers de Marseille, des positivistes, des socialistes collectivistes. Le Congrès décide la création d'un parti neuf, la Fédération du Parti des Travailleurs socialistes de France. L'influence anarchiste y est sensible puisqu'on affirme que les moyens de production arrachés à leurs propriétaires seront mis à la disposition des travailleurs.

C'est qu'en effet les délégués marseillais avaient préconisé la participation du prolétariat aux élections et aux fonctions électives. La vieille opposition marxistes / anarchistes réapparaissait. En juillet 1880, les Congrès régionaux de Marseille, Lyon et Paris témoignent de la force du courant anarchiste. À Marseille, le président lève la séance en exaltant la Révolution et l'Anarchie. À Lyon, on déclare ne rien espérer de la politique. À Paris, Jean Grave déclare sans équivoque : Par révolution, nous entendons le renversement par la force, c'est-à-dire à coups de fusil, de tout ce qui constitue le gouvernement actuel, administration, magistrature, police et armée ; enfin nous entendons employer le peloton d'exécution, aussi bien contre ceux qui voudraient escamoter la révolution à leur profit que contre ceux qui voudraient nous empêcher de l'accomplir. Oui, nous sommes anarchistes et la propagande à faire dans ce peuple, c'est de lui démontrer que, dans une révolution, au lieu d'aller bêtement à l'Hôtel de Ville y proclamer un gouvernement quelconque, il faut qu'il n'y aille que pour fusiller celui qui tenterait de s'y établir.

Le quatrième congrès ouvrier socialiste, qui se tient au Havre en novembre 1880, consacre la scission entre modérés et anarchistes. Les modérés siègent salle Franklin, les collectivistes et les anarchistes salle de l'Union lyrique. Le programme d'action immédiate est adopté par 43 voix contre 10. Les anarchistes ont fait ajouter un amendement précisant que la propriété collective soit considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire. Mais ils doivent admettre d'attendre le résultat des élections législatives de 1881 avant d'inaugurer activement la propagande par le fait.

Les résultats électoraux ne sont alors guère enthousiasmants : 60.000 voix pour la Fédération du Parti des travailleurs socialistes. Mais Jules Guesde reste décidé à poursuivre l'expérience électoraliste.

À la suite de divergence sur le contrôle des mandats des délégués venus assister, à Paris, au Congrès régional du Centre (22 mai 1881), les anarchistes tiennent isolément leur propre congrès du 25 au 29 mai. La date du 22 mai 1881 marque ainsi la séparation officielle du courant anarchiste et des autres groupes socialistes. Ce Congrès trace par ailleurs l'essentiel des orientations à venir : répudiation du suffrage universel, appel à la propagande par le fait que certains compagnons vont à présent mettre en pratique.

Le terme de compagnon par lequel les anarchistes se désignent a été utilisé d'abord en Belgique, affirme Jean Maitron, qui cite une lettre de Paul Robin : Nous disons compagnon, en Belgique, c'est encore moins homme du monde que citoyen. Les recherches du même historien montrent bien la tonalité particulière de ce terme. Quant les républicains, s'écrie Tévenin jugé devant la cour d'assise de l'Isère, ont voulu se désigner séparément des monarchistes ils ont pris l'appellation de "citoyen" ; nous qui méprisons le droit de cité, nous avons cherché un terme absolument ouvrier et nous avons adopté celui de compagnon ; cela veut dire compagnon de lutte, de misère, quelquefois aussi de chaîne.

James Guillaume écrit en 1905 Pour les ouvriers, la qualité de producteur prime la qualité de citoyen ; c'est pour cela que les membres de l'internationale s'appelaient entre eux "compagnons" et non "citoyens".

Ces compagnons appartiennent non à un parti, mais à des groupes locaux dépourvus de structures et vivant d'une vie autonome. Le groupe est pour eux une simple école éducative ; il n'y a ni bureau ni caisse, chacun est indépendant. Les adhérents s'occupent d'être eux-mêmes, puis se développent, s'instruisent ; l'on discute afin de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et chacun agit suivant les facultés que lui permet son tempérament. L'on ne dit à personne faites ceci ou faites cela, et jamais vous ne deviez pas le faire, mais voilà ce qui est bien, voilà ce qui est mal, voilà ce qu'il conviendrait de faire.

École éducative, le groupe est aussi un lieu le camaraderie, de rendez-vous pour libres discussions avec des amis connus ou des compagnons de passage auxquels nul ne s'aviserait de faire décliner leur identité et où personne ne se préoccupe de verser ou d'encaisser des cotisations.

Quelle force numérique représentent alors les groupes anarchistes ?

En 1881, on recense une quarantaine de groupes disséminés à travers la France. En 1884, les treize groupes parisiens rassemblent quelque 200 membres. On voit la modestie des effectifs, modestie compréhensible, car il n'existe alors aucun "parti" politique et le nombre des compagnons fréquentant les groupes ne révèle pas le chiffre des sympathisants.

Vers la fin du siècle, la presse libertaire atteint cependant un public varié. Les principaux journaux sont alors L'En-dehors de Zo d'Axa, Le Pot à colle, La Revue libertaire, Le Père Peinard d'Émile Pouget, Le Révolté, puis Les temps nouveaux de Jean Grave, Le libertaire de Sébastien Faure et Louise Michel.

Premières violences

Les compagnons qui préconisent alors la propagande par le fait trouvent dans les conclusions du Congrès de Londres (14 juillet 1881) de sérieux motifs de satisfaction. Devant la perspective d'une proche révolution générale, le Congrès préconise de porter l'action sur le terrain de l'illégalité et donne même une recette en ce sens : Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association internationale des Travailleurs de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences comme moyen de défense et d'attaque.

Le 23 octobre 1882, au petit matin, une bombe explose au restaurant du Théâtre Bellecour à Lyon, provoquant la mort d'un employé et des dégâts considérables. La presse et les orateurs anarchistes ayant depuis quelque temps dénoncé ce restaurant comme un repaire de la fine fleur de la bourgeoisie et du commerce, l'anarchiste Cyvoct est arrêté sans preuves très formelles, jugé et expédié au bagne...

La même année 1882, courant anarchiste et révolte populaire se conjuguent au Creusot et à Montceau-les-Mines, où se succèdent menaces expédiées aux notables, incendie de chapelle, bris de croix, attaques de demeures du personnel de direction. De lourdes peines de travaux forcés mettent fin aux activités de la Bande Noire, société secrète dont quelques membres lisent le journal anarchiste Le Révolté.

Croyant déceler, dans cette agitation, les premiers symptômes d'un complot insurrectionnel patronné par les anarchistes, le gouvernement fait arrêter dans la région lyonnaise une fournée de militants notoires, tous jeunes ou adultes, presque tous des ouvriers, dont 66 sont ensuite déférés, début janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon. Les débats donnent aux inculpés l'occasion d'affirmer publiquement leurs convictions tandis qu'Élisée Reclus écrit vainement au juge d'instruction de Lyon une lettre demandant son inculpation. Quatre des inculpés sont condamnés à cinq ans de prison. Kropotkine sort de Clairvaux le 17 janvier 1886, après avoir rédigé d'innombrables articles scientifiques, durant ces années d'emprisonnement. L'administration du journal Le Révolté s'installe à Paris. Le nom change, La révolte, Les Temps nouveaux, mais Jean Grave, jusqu'en 1914, en dirige la rédaction.