Pourquoi l'anarchie ?


Etymologiquement le mot anarchie vient du grec, il est composé du mot "arkhé" signifiant chef et du préfixe privatif "an". L'anarchie signifie donc absence d'autorité ou de gouvernement. Mais depuis longtemps les différents pouvoirs (politiques, économiques, religieux...) ont maintenu et alimenté le préjugé que l'homme ne peut se passer d'autorité, en confondant volontairement organisation et hiérarchie. Or si les anarchistes combattent farouchement cette dernière, ils ne rejettent pas l'organisation, bien au contraire.

Cette page n'a pas pour but d'être exhaustive, ni au niveau historique, ni au niveau des différentes "pensées" anarchistes, mais plutôt d'être une présentation (subjective) de l'anarchie. Or derrière ce mot se cache une grande diversité de courants, parfois contradictoires sur certains points, mais dans l'ensemble homogène. Cette diversité, j'aurais tendance à dire que chaque anarchiste est son propre courant, est parfois une de nos faiblesses (désaccord, complexité...) mais surtout notre plus grande richesse, car elle donne une dynamique au mouvement anarchiste et lui permet d'évoluer sans cesse.
Bien que l'anarchie soit plutôt une "philosophie", une manière de vivre et de voir le monde, je m'attacherai plus, dans cette présentation, aux conceptions politiques, économiques et sociales de ce mouvement.


  • Constat


Malgré le fait que l'on soit dans une société dite "moderne" beaucoup de problèmes subsistent et d'autres ont été créés par les systèmes économiques mis en place. Au niveau économique, même si la faillite du "communisme" autoritaire (on devrait plutôt dire capitalisme d'Etat) des pays de l'Est est indéniable, celle du système capitaliste est plus discrète, mais pourtant aussi importante. La répartition des richesses est toujours aussi inégale (moins de 20% de la population mondiale possèdent plus de 80% des richesses de la planète), le chômage et la précarité ne cessent d'augmenter, et la misère n'est pas un phénomène marginal (en France, 20% des foyers vivent en dessous du seuil de pauvreté). Pourtant tous les gouvernements essaient d'imposer une pseudo "paix sociale", mais celle-ci n'est qu'une façade qui profite à ceux "qui ont". Ils essaient de décourager voire d'empêcher tous mouvements sociaux, ils proclament fièrement l'égalité des chances, or celle-ci n'est que théorique, et surtout l'égalité économique et sociale n'existe pas et ne peux pas exister dans le système capitaliste puisque ce dernier est justement basé sur la concurrence et le profit donc sur une société divisée. Le pire étant que la concurrence et la compétition sont inculquées dès notre plus jeune âge à travers l'éducation. De plus le capitalisme ne cherche pas à produire pour répondre aux besoins mais au contraire il crée les besoins en fonction de sa production.
Les différents problèmes économiques entraînent d'autres problèmes tant sur le plan écologique (détérioration de la planète, gaspillage des ressources naturelles...) que sur le plan social et culturel. En effet on observe petit à petit, et en partie à cause de la globalisation, d'une part une uniformisation de la culture et d'autre part un repli identitaire culturel en rejetant tout ce qui est étranger, ce qui conduit tantôt au régionalisme, tantôt au nationalisme, parfois au racisme voire au fascisme. Mais même à l'intérieur d'une ville beaucoup de liens sociaux ont disparu, on connaît de moins en moins les gens qui nous entourent (voisins, collègues de travail...) et les problèmes économiques ne font qu'aggraver la situation ce qui pousse beaucoup de personnes à rester replier sur elles-mêmes tentant plutôt la débrouille que l'action collective pour améliorer les conditions de vie.
Même au niveau politique l'inégalité existe, tout d'abord par l'absence du droit de vote pour les immigrés, qui vivent et travaillent dans un pays dont ils ne sont pas originaires, et ensuite, plus insidieusement par le régime "démocratique" mis en place par la bourgeoisie. Ce système bien que d'apparence égalitaire ne l'est pas du tout. D'abord la politique se complexifie sans cesse, ou plutôt les politiciens la rendent de plus en plus compliquée dans le but de laisser ce domaine à une "élite" dirigeante ayant fait de hautes études. Ainsi le citoyen s'écarte petit à petit de la vie de la cité. Désormais nous n'avons presque plus aucun pouvoir, même si certains continuent à dire que c'est le peuple qui garde le pouvoir car c'est lui qui élit les dirigeants de l'Etat, cela est faux. Effectivement on peut élire nos dirigeants mais rien ne nous garantit qu'ils vont réellement faire ce qu'ils ont dit, on ne peut ni leur demander de nous rendre des comptes, ni les destituer. Lorsqu'on les élit on leur donne tout notre pouvoir, on abdique tout notre pouvoir. Et même si on avait quelques pouvoirs de contrôle sur les dirigeants, on ne pourrait pas parler d'égalité car nous serions toujours dans un système "dirigeants-dirigés". On peut également remarquer que de toutes façons l'économie prime sur la politique, ce qui signifie que certaines grandes compagnies imposent leur volonté à certains pays sous des menaces économiques, par exemple la peur du chômage, les différents Etats servant alors souvent de "police sociale" des grandes multinationales, réprimant les soulèvements contestataires. L'armée n'ayant à notre époque plus vraiment un rôle de défense du territoire à assumer, elle est souvent employée à cela, par exemple pour maintenir "l'ordre" lors de grandes manifestations.
Tout cela n'est qu'un aperçu général où beaucoup d'autres critiques pourraient prendre place :
  • problèmes de l'information (quantité plutôt que qualité, peu d'analyse...)
  • problèmes de l'éducation (manque de moyen, élitisme...)
  • problèmes des religions et de l'essor des sectes (recherche de "repères", de "soutien" pour oublier l'horreur économique...)
  • (re)montée du fascisme et des discriminations (xénophobie, racisme, homophobie, sexisme...)

Ces différents sujets sont bien évidemment très importants mais découlent en partie, et en partie seulement, des injustices et des problèmes sociaux.


  • Les Idées


Les idées principales de la pensée anarchiste découlent donc d'une part de ce constat et sont héritées d'autre part du patrimoine et de la tradition des mouvements révolutionnaires passés. Même si dans un premier temps ces idées expriment un refus (de l'Etat, de l'Eglise, de la hiérarchie, des discriminations...), une contestation, un "non", une révolte, elles se transforment ensuite en un projet constructif, un "oui", une nouvelle forme d'organisation économique et sociale.
Les anarchistes luttent principalement pour une émancipation totale de l'individu (économique, politique, sociale, philosophique...) ce qui passe par l'instauration d'une réelle égalité et liberté. Ils accordent à l'individu, entre autre, trois caractéristiques essentielles, la réflexion, la créativité, et la spontanéité, qui sont moteur de l'émancipation. De plus ils estiment que cette émancipation ne pourra être l'oeuvre que des individus eux-mêmes et non celle de l'action d'une élite révolutionnaire ou gouvernante. Ils essaient donc de favoriser les prises de conscience et les luttes sociales allant dans cette direction.
Mais l'individu ne peut subsister seul, ce qui le pousse à vivre en société. Or loin de rejeter les masses, les anarchistes les considèrent non comme un troupeau, comme un tout, mais comme un ensemble d'individus. Soucieux de l'individu et de sa place dans la société, les anarchistes veulent une autre organisation sociale, une nouvelle société de type libertaire, qui respecte l'égalité et la liberté et que l'individu choisit volontairement afin d'éviter toute aliénation.


  • Les refus : "Ni dieu, ni maître !"

    • Pour la liberté, refus de l'autorité.

L'autorité politique

L'autorité politique, quel que soit le régime, de la démocratie au fascisme en passant par la "dictature du prolétariat", reste personnifiée par l'Etat, c'est à dire par une bureaucratie dirigée par une classe dominante possédant tous les pouvoirs ainsi que des moyens d'oppressions (police, prison, armée). Bien sur selon les régimes plus ou moins de libertés sont accordées, mais seulement si cela ne nuit pas à l'Etat donc aux dirigeants. Ils invoquent facilement la sûreté de l'Etat ou la raison d'Etat pour pouvoir maintenir un certain ordre social, et tous les Etats, même provisoire, feront toujours tout pour subsister, par exemple l'Etat confisque toutes les fonctions vitales de la société pour se rendre incontournable, pour se confondre avec la société elle-même et ainsi faire croire à son utilité. Le refus de l'Etat est total, même l'Etat démocratique qui n'a de démocratique que le nom, car le citoyen n'a aucun pouvoir réel (cf. constat). les anarchistes sont donc antiparlementaires car ils n'acceptent pas d'être représentés par une élite qui ne défend pas les intérêts de la société toute entière mais seulement d'une classe favorisée. Donc en votant, on ne se fait pas représenter par un individu mais on lui délègue tous nos pouvoirs. Estimant que dans ces conditions voter c'est abdiquer et cautionner ce système, refusant la logique du "moins pire", les anarchistes appellent à l'abstention, non pas une abstention "je m'en foutiste" mais à une abstention révolutionnaire impliquant une activité militant à la place. Les anarchistes recherchent donc bien à détruire l'Etat, le pouvoir, plutôt qu'à le conquérir, et cela est un point fondamental de rupture avec le courant communiste autoritaire.(Marxisme, Trotskisme, Maoïsme...)

L'autorité morale

A ce niveau aussi, les anarchistes contestent l'ordre établi ou plutôt imposé, tout d'abord par un refus de toutes discriminations, car bien évidemment les anarchistes luttent contre le racisme, le nationalisme, la xénophobie, le sexisme mais aussi contre l'homophobie et d'autres formes modernes de discriminations, également par un refus d'un soit disant "ordre moral" créé de toutes pièces par les classes aisées, mais surtout par un refus de la religion.
En effet les anarchistes pensent que les divinités sont des produits de l'imagination humaine. Ils ne prétendent pas pouvoir le démontrer, tout comme nul ne peut démontrer l'existence de dieux, car croyance et raisonnement scientifique s'excluent mutuellement. Ils ne veulent pas non plus interdire aux gens de croire et de pratiquer telle ou telle religion, mais plutôt lutter contre l'intégrisme et l'embrigadement, principalement des enfants, obligés dès leur plus jeune âge à croire en certains principes, ou des personnes en difficulté sociale, affective, économique... trouvant refuge dans la religion, car toutes les religions, même modérées, s'opposent à une réelle émancipation de l'homme. De plus les religions imposent souvent, mais parfois dans l'ombre, un ordre moral et social entretenant le peuple dans la soumission par la peur de l'enfer et les promesses d'un paradis.
Les anarchistes sont aussi anticléricaux, c'est à dire qu'ils sont hostiles et dénoncent toutes interventions des Eglises dans la sphère publique.


    • Pour l'égalité, refus du capitalisme.

Ce système économique basé sur la compétition et la concurrence est forcément inégalitaire et cela se voit tous les jours, le constat est flagrant. Une classe sociale, la bourgeoisie, possède les moyens de production, et la majorité de la population, le prolétariat, est alors obligée de vendre sa capacité physique ou morale pour survivre. Il y a donc bien deux classes sociales : les exploitants et les exploités. Pour tenter d'imposer une "paix sociale", l'Etat, c'est à dire la classe dirigeante, a essayé de cacher certains aspects inégalitaires en créant une hiérarchie sociale et de multiples classes sociales intermédiaires pour diviser le prolétariat. Malheureusement il a réussi et fait croire à beaucoup que l'égalité existe grâce à "l'égalité des chances". De plus le capitalisme est un système humainement illogique puisqu'il ne base pas sa production sur les besoins des individus mais, par l'intermédiaire des médias, et de la publicité il crée le besoin en fonction de la production, préférant détruire des denrées plutôt que de les offrir aux pauvres. Mais les anarchistes vont plus loin car ils critiquent le fondement même du capitalisme : l'argent.
Comment peut-on évaluer le salaire d'une personne ?
  • En heure ? Pourtant pour un même travail cela peut prendre un temps différent selon les gens.
  • Selon l'activité ? Or si pour certain un travail peut être simple pour d'autre il sera difficile.
  • Selon son grade ???
Quelle que soit la façon dont on veut évaluer un travail, ou un objet, cela sera toujours inégalitaire.


Mais l'anarchie resterait une pensée stérile si elle se limitait à cette contestation. En fait elle est également basée sur un projet de société prenant en compte les refus précédents.


  • Le projet libertaire.

    • Un projet économique.

Le projet économique anarchiste est du type non-marchand, favorisant l'égalité économique et sociale en remplaçant la concurrence et la compétition par l'entraide et la solidarité. On pourrait le résumer à : de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins.
Voilà la vraie égalité économique : ce n'est ni l'égalité des chances ni une égalité strictement matérielle, mais bien la possibilité pour chacun d'avoir ce dont il a besoin. Certes il faudra peut-être mettre en place un rationnement égalitaire et comptable pour certains produits rares mais les progrès techniques permettent désormais de pourvoir à presque tous les besoins matériels du monde sans problème.
Ce système économique serait essentiellement basé sur l'autogestion, c'est à dire par l'organisation des travailleurs eux-mêmes, qui en accord avec la demande, décideraient de la production à réaliser ainsi que de leurs conditions de travail. La propriété serait collective en ce qui concerne les moyens de production, ce qui n'interdirait nullement aux personnes le désirant de travailler seules avec du matériel collectif. Mais il subsisterait une propriété privée en ce qui concerne la propriété d'usage, c'est à dire les biens que l'on utilise pour vivre, tel une maison...
Au niveau des emplois et du travail, ils estiment nécessaire une rotation des tâches, en particulier pour assurer les métiers difficiles ou désagréables ainsi que pour alterner travail manuel et travail intellectuel. Cette rotation ne doit pas être forcée mais librement consentie. Enfin une réduction massive du temps de travail est nécessaire pour permettre à tous et sans condition le droit aux loisirs, à la culture, et à l'éducation à tous les moments de la vie. Cette réduction du temps de travail sera réalisable d'une part en utilisant la science et les techniques modernes pour diminuer la quantité de travail et d'autre part par l'éradication du chômage.


    • Un projet politique et social.

Tout comme les anarchistes sont partisans de l'autogestion en économie, ils le sont aussi en politique par la mise en place d'une démocratie directe sous la forme d'un fédéralisme libertaire des communes. Dans chaque commune les décisions seront prises en commun et les décisions plus importantes par l'ensemble des communes fédérées. Il y aura sûrement besoin de passer par des représentants pour faciliter certaines prise de décisions à grandes échelles, mais ces représentants seront uniquement mandatés pour un but précis, servant uniquement de relais technique (pas de prise de décisions), révocable à tout instant et devant rendre compte de son mandat.


Mais la pensée anarchiste est indissociable de l'action anarchiste, car ce courant de pensée ne se réduit pas qu'à quelques grandes idées mais son but est la réalisation d'une nouvelle société, n'ayons pas peur des mots : de la révolution sociale et libertaire. Or pour y arriver le prolétariat a besoin de prendre conscience de la lutte des classes et de s'organiser. Les anarchistes, ne voulant pas devenir une avant-garde, basent leurs actions sur cette prise de conscience favorisée par leurs critiques mais aussi par la pratique de leurs idéaux lors de luttes sociales (autogestion des luttes, démocratie directe, action directe...). Effectivement ils ne propagent pas seulement leurs pensées par des écrits ou de grands discours mais également par le fait. Les anarchistes ne s'impliquent pas dans les luttes sociales uniquement dans un but de propagande mais également parce qu'ils considèrent que pour réaliser une révolution globale il faut d'abord commencer par défendre des revendications immédiates contre l'oppression et l'exploitation. Au contraire de la plupart des autres courants politiques présents sur ces luttes, ils ne veulent pas trouver un accord, un compromis, mais voir les revendications entières être réalisées et également radicaliser et fédérer les diverses luttes sociales.






"L'Anarchie est issue d'un désir inhérent à l'espèce...
Elle n'est aberration que pour celui qui se refuse à voir
qu'il n'y a d'issue parfois qu'en réalisant un rêve."
André Nataf




Si vous voulez en savoir un peu plus (ou même beaucoup plus), voici une petite bibliographie non exhaustive:
  • "L'anarchisme", Daniel Guérin, idées/gallimard.
  • "Histoire de l'anarchisme", Jean Préposiet, Approches Tallandier.
  • "L'anarchisme aujourd'hui, un projet pour la Révolution sociale.", collectif,Editions du Monde Libertaire - Editions Alternative Libertaire.
  • "Réflexions anarchistes sur le travail", collectif, Editions du Monde Libertaire.
  • "Reflexions anarchistes sur l'Ordre moral", collectif, Editions du Monde Libertaire.
  • "Du fascisme au post-fascsime", collectif, Editions du Monde Libertaire.
  • "Espagne libertaire, 36-39", Gaston Leval, Editions du Monde Libertaire.
  • "Articles politiques", Errico Malatesta, Collection 10|18.
  • "La mémoire des vaincus", Michel Ragon, Le livre de poche.